dimanche 23 mai 2010
Ghanaian signboards!
Spirituelles de plus d'une manière, ces affiches typiquement ghanéennes annoncent kiosques et petits commerces multicolores. Les Ghanéens ont poussé assez loin l'art graphique et leurs écriteaux apportent souvent une bonne source de fraîcheur dans les moments, et endroits, où la vie est plus dure. J'avais prévu faire un montage Photoshop composé uniquement des panneaux, mais je me suis finalement dit que ça valait mieux de garder aussi leurs environnements immédiats qui en disent parfois assez long, et qui montrent à leur façon les quartiers populaires d'Accra et ses environs.
http://www.facebook.com/album.php?aid=428067&id=859440014&saved#!/album.php?aid=428067&id=859440014
mercredi 19 mai 2010
Temps et développement
Porteuse de mille calebassées d'idées et de déceptions, l'Afrique a tant de portes à ouvrir et de potentialités à découvrir. Et pourtant, quand on entrouvre une de ses portes, on casse toujours un ou deux canaris derrière, porteurs d'une grande et noble sagesse communautaire. D'un œil aveugles, nous ne fixons notre gaillardise pleine de novaction que sur les portes. Des jours de ténébreuse illumination, je m'étudie et me trouve plus destructeur dans ma révolution, comme un étranger indigne qui n'a pas su se contenter de marcher sur l'allée dallée millénaire qui l'accueille. Pourtant, on me félicite et m'encourage à filer; à qui me fier, ma conscience ou celles des autres qui ne s'accordent même pas mais qui font tout pour le faire. Ici, les gens n'aiment pas la violence et le choc. On dirait que tout doit se faire avec une lenteur invivable, car la nouvelle pensée ne se matérialisera pas le temps d'une existence. Et pourtant, je dirais qu'ici plus qu'ailleurs on croit au temps. Que celui-ci fera à l'affaire.
S'attaquer aux dossiers environnants nous fait oublier les nôtres qui nous semblent moins désopilants. Et pourtant, tous les matins, au moment le plus doux, avant que la lumière ne devienne feu, lorsque je sors déplier mon corps et tendre l'ouïe à la banlieue ghanéenne débrouillant promptement les brumes de la nuit, on me tend à chaque coin de route, balai à la main, collet pendu d'une cravate, ou fournée de pain sur la tête, un beau sourire d'un air bienveillant et sincère.
lundi 3 mai 2010
Les funérailles au Ghana
Parmi les éléments culturels typiques les plus frappants des Ghanéens, il y a les funérailles. La mort d’un parent n’est pas affaire de rien au Ghana. Une cérémonie funéraire doit comprendre plusieurs invités afin honorer adéquatement le départ du défunt. Une famille peut s’endetter sérieusement afin d’offrir une cérémonie grandiose pour le défunt. Presque tous les week-ends depuis notre arrivée au Ghana en novembre, nous avons aperçu des funérailles dans les quartiers des villes et dans les villages. La cérémonie des funérailles se passe surtout à l’extérieur, sous des tentes louées à cette fin et regroupe des centaines de gens. Si la personne décédée avait atteint un âge vénérable, les tons et l’habillement de l’évènement sont le noir et le blanc. Si la personne meurt avant cet âge, alors le rouge et le noir sont de rigueur.
La plupart des cérémonies de funérailles que j’ai observées se déroulaient de façon assez calme et sereine. Mais je n’ai jamais eu l’occasion d’y participer activement avant ce week-end. Je suis allé dans le village d’Otuam que j’avais précédemment visité, et j’y ai trouvé une intense cérémonie de funérailles où j’ai été intégré de force, puisqu’elle bloquait la route principale du village. J’ai été très surpris, et surtout extrêmement touché, car la personne décédée était une jeune fille de vingt ans, enceinte de deux mois. La cause n’a pas été identifiée, malgré que la fille ait été transportée à l’hôpital de la ville la plus proche. Selon les habitants d’Otuam, il ne fait aucun doute que la fille est morte par cause de sorcellerie. Par ailleurs, son ex-copain qui lui avait fait des menaces lors de leur séparation est le premier suspect.
J’ai vu maintes personnes crier et pleurer à chaudes larmes. Mais, étrangement, après l’enterrement du corps placé dans un joli cercueil, des groupes de personnes se sont mis à danser et à rire, alors que d’autres pleuraient juste à côté, tous habillés de rouge et noir, dansant au son de la musique soufflant des gigantesques haut-parleurs… (le Ghana est aussi le pays des hauts parleurs, toute fête ou cérémonie chez eux doit être accompagnée d’une musique dansante très forte, et les ghanéens fabriquent des haut-parleurs d’une assez bonne qualité. L’industrie de la location de systèmes de son et de services de DJs y est très florissante).
C’était un peu éprouvant pour moi, car plusieurs personnes me regardaient d’un air bizarre en se demandant ce que je faisais là. D’autres me harcelaient pour que je les prenne en photos. Je ne peux compter non plus le nombre de fois qu’on m’a demandé un cedi. Une autre personne, beaucoup plus posée, m’a demandé de les aider pour le développement de leur village. Des habitants m’ont aussi invité chez eux. Parfois, j’ai accepté, d’autres fois non. Le photographe de l’événement, Mr. Edu, par solidarité d’outillage, est devenu mon ami et m’a expliqué plusieurs choses, ce fut fort intéressant, je lui dois une fière chandelle.
Ce dernier me raconte une anecdote intéressante. Le Ghana, au fil des ans, a eu de nombreux contacts avec les explorateurs et commerçants hollandais qui se sont installés sur la côte. J'ai par ailleurs dormi à Apam dans un fort hollandais du 17em siècle en très piteux état vendredi soir. Ils y ont installé quelques chambres ultra rudimentaires à louer à l'étage. Il faisait un peu trop chaud dans la chambre alors j'ai sorti le matelas dehors et j'ai dormi a côté des remparts qui surplombaient la mer, rafraichi par le vent bourrant mes poumons d'air iodé. Trêve de digression, C'est une tradition maintenant bien établie au Ghana de servir du schnapps hollandais. Mr. Edu me dit qu'il n'a jamais goûté à cette eau-de-vie car dans sa communauté le schnapps n'est qu'utilisé que pour les libations aux divinités traditionnelles, comme ce fut le cas lors des funérailles où christianisme et religions africaines coexistent harmonieusement.
Sinon, une des traditions liées aux funérailles consiste en la fabrication de cercueils en forme d'animaux, de structures ou d'objets reliés à la personne défunte. On peut deviner que le suivant servira sûrement à un pêcheur:
La plupart des cérémonies de funérailles que j’ai observées se déroulaient de façon assez calme et sereine. Mais je n’ai jamais eu l’occasion d’y participer activement avant ce week-end. Je suis allé dans le village d’Otuam que j’avais précédemment visité, et j’y ai trouvé une intense cérémonie de funérailles où j’ai été intégré de force, puisqu’elle bloquait la route principale du village. J’ai été très surpris, et surtout extrêmement touché, car la personne décédée était une jeune fille de vingt ans, enceinte de deux mois. La cause n’a pas été identifiée, malgré que la fille ait été transportée à l’hôpital de la ville la plus proche. Selon les habitants d’Otuam, il ne fait aucun doute que la fille est morte par cause de sorcellerie. Par ailleurs, son ex-copain qui lui avait fait des menaces lors de leur séparation est le premier suspect.
J’ai vu maintes personnes crier et pleurer à chaudes larmes. Mais, étrangement, après l’enterrement du corps placé dans un joli cercueil, des groupes de personnes se sont mis à danser et à rire, alors que d’autres pleuraient juste à côté, tous habillés de rouge et noir, dansant au son de la musique soufflant des gigantesques haut-parleurs… (le Ghana est aussi le pays des hauts parleurs, toute fête ou cérémonie chez eux doit être accompagnée d’une musique dansante très forte, et les ghanéens fabriquent des haut-parleurs d’une assez bonne qualité. L’industrie de la location de systèmes de son et de services de DJs y est très florissante).
C’était un peu éprouvant pour moi, car plusieurs personnes me regardaient d’un air bizarre en se demandant ce que je faisais là. D’autres me harcelaient pour que je les prenne en photos. Je ne peux compter non plus le nombre de fois qu’on m’a demandé un cedi. Une autre personne, beaucoup plus posée, m’a demandé de les aider pour le développement de leur village. Des habitants m’ont aussi invité chez eux. Parfois, j’ai accepté, d’autres fois non. Le photographe de l’événement, Mr. Edu, par solidarité d’outillage, est devenu mon ami et m’a expliqué plusieurs choses, ce fut fort intéressant, je lui dois une fière chandelle.
Ce dernier me raconte une anecdote intéressante. Le Ghana, au fil des ans, a eu de nombreux contacts avec les explorateurs et commerçants hollandais qui se sont installés sur la côte. J'ai par ailleurs dormi à Apam dans un fort hollandais du 17em siècle en très piteux état vendredi soir. Ils y ont installé quelques chambres ultra rudimentaires à louer à l'étage. Il faisait un peu trop chaud dans la chambre alors j'ai sorti le matelas dehors et j'ai dormi a côté des remparts qui surplombaient la mer, rafraichi par le vent bourrant mes poumons d'air iodé. Trêve de digression, C'est une tradition maintenant bien établie au Ghana de servir du schnapps hollandais. Mr. Edu me dit qu'il n'a jamais goûté à cette eau-de-vie car dans sa communauté le schnapps n'est qu'utilisé que pour les libations aux divinités traditionnelles, comme ce fut le cas lors des funérailles où christianisme et religions africaines coexistent harmonieusement.
Sinon, une des traditions liées aux funérailles consiste en la fabrication de cercueils en forme d'animaux, de structures ou d'objets reliés à la personne défunte. On peut deviner que le suivant servira sûrement à un pêcheur:
dimanche 25 avril 2010
Kayayos, courageuses filles du marché
Elles sont parfois si jeunes que j’ai de la difficulté à croire qu’elles arrivent à gérer leur activité économique si épuisante. J’en ai rencontré aujourd’hui plusieurs qui n’ont pas 10 ans et ça m’a fait mal. Elles travaillent toute la journée et se font souvent abuser économiquement et très sûrement autrement.
Les Kayayos sont de jeunes filles qui, venues du Nord du pays, transportent dans de larges bassines en métal les achats des consommateurs dans les grands marchés d’Accra. J’ai décidé d’écrire cet article car tous les jours, en revenant du travail, alors que la nuit est tombée, en empruntant un raccourci utile seulement pour les motocyclistes, je remarque des groupes de jeunes filles qui marchent et qui marchent et qui s’engouffrent dans un immeuble de trois étages inachevé, planté dans la pénombre, et probablement temporairement abandonné. J’ai appris récemment ce qu’elles y faisaient. Elles y dorment seulement avant de repartir aux premières lueurs, le lendemain, pour poursuivre leur inlassable tâche. Tous les jours, pour parfois plus de 14 heures, elles sillonnent à la recherche de clients les allées bondées et coincées du marché de Medina, le quartier voisin de celui où j’habite et où vit une majorité de musulmans, un marché gigantesque, très coloré, vibrant et chaotique, typique des grands marchés d’Afrique de l'Ouest.
J’aime le marché de Medina car on y trouve toujours, sans requérir à quelconque effort social, quelqu’un avec qui échanger quelques propos sincères et sourire franchement.
Mais, quand je vois ces jeunes filles qui ont parcouru plus de 500 kilomètres depuis le nord du pays pour venir tenter leur chance dans ce travail éreintant, où elles transportent parfois sur leur tête des charges équivalant à toute la nourriture d’une famille de 10 personnes pour une semaine, je suis triste. Le motif de leur migration? Soit elles ont été envoyées par leur famille pour rapporter de l’argent tout simplement, ou soit elles sont parties d’elles-mêmes afin de financer leur trousseau de mariage car dans certaines cultures du nord ghanéen, la femme doit se pourvoir elle-même de ce « kit de base » pour connaître son rêve ultime : le mariage. Une fille en Afrique de l'Ouest, du moins dans une grande majorité des cas, n’aspire surtout qu’au mariage car elle y gagne sa liberté et sa dignité. Elle peut alors procréer sans être honnie par ses proches, elle n’est plus un poids pour sa famille et elle gagne son propre logis où elle devient la principale responsable. En fait, il est très rare de voir sur le vieux continent une fille « partir en appart », elle doit généralement attendre le mariage afin de se libérer de la tutelle familiale.
En arrivant au marché aujourd’hui, j’ai vu une fille d’environ 20 ans qui « kayayait », et je me suis dit que ce n’était pas trop mauvais, que c’était un boulot comme tant d’autres dans la société ghanéenne pour bien des gens sans éducation, parfois victimes d’un ou plusieurs types de marginalisation, et qui luttent avec ardeur pour assurer leur subsistance. Ce n’est sûrement pas un emploi de rêve, car les conditions de travail de ces filles les rendent vulnérables à toutes sortes d’accidents et de hasards du marché. J’en ai vu une aujourd’hui qui est tombée avec le contenu de son réceptacle visiblement surchargé, cognée par un porteur de manioc qui arrivait avec un sac gigantesque sur le dos, en sens contraire, sans regarder où il allait, mais signalant sa présence d'un son émis avec force. La porteuse ne pouvait reculer car nous étions derrière ainsi qu'une foule de gens qui voulaient passer par un étroit passage car la rue était bloquée par un camion. Elle a donc subi le choc et s’est visiblement foulé la cheville. Dans son chargement, il y avait une boîte de pâte de tomate qui est tombée sur la main de Rosalie qui n'était pas trop loin en arrière. Heureusement, le choc fut léger, elle s’en est sortie avec une légère ecchymose à la main droite!
Toutefois, là où je suis dépassé, c’est quand je vois des jeunes filles de 7 ou 8 ans procéder au même travail, transporter des charges peut-être deux fois plus lourdes qu’elles, pour des pourboires dérisoires. En fait, elles n’ont pas de prix fixe, elles demandent une contribution à leurs clients. Après les avoir questionnées, j’ai compris qu’elles gagnaient entre 1 et 2 cedis par jour (0,70$ à 1,40$ ), mais que lors d’une journée chanceuse, elle pouvaient accumuler quelques 4 cedis (2,80$). Il est possible de se nourrir avec un cedi par jour, mais il s’agit réellement d’un régime sous-alimenté : deux portions de féculents (igname frit, plantain grillé ou banku, boules de pâte faites avec de la farine de maïs), une le matin et l’autre le soir, avec une petite cuillérée de sauce piquante pour calmer l’appétit.
Évidemment, ces filles ne vont pas l’école, et donc elles ne parlent pas anglais, ni le Twi, la langue la plus commune au Ghana, et je n’ai pu interroger qu’une d’entre elles, Kajia, plus âgée, qui semblait particulièrement désespérée. Son corps semblait avoir subi maintes violences, plusieurs dents manquaient à sa bouche, elle devait aussi avoir été victime de maladies. De ses 24 ans, elle me dit que ça ne fait que 3 mois qu’elle est à Accra, et qu’elle et ses copines à ses cotés viennent de Bimbilla, un village que j’ai visité au Nord. Elle est venue pour gagner l’argent pour son trousseau de mariage (surtout le nécessaire pour préparer la nourriture et pour l’hygiène de sa future famille). Elle affirme avoir été à l’école « small small », en souriant d’un air gêné. Elle me demande ensuite si je ne veux pas l’épouser et l’amener « là-bas » dit-elle en pointant du doigt entre le ciel et la terre, faisant référence à ce lieu indéfini mais synonyme de richesse et d’espoir, que représente le monde occidental. Quand je lui ai dit que je suis déjà marié et que ne suis pas polygame, elle rit de bon coeur et ne parait pas trop déçue car elle a bien lancé sa demande avec un peu d’humour, par ailleurs ses copines rient de concert.
Cependant, en conversant avec ma vendeuse de fruits préférée, j’ai pu comprendre que, dans un village au Nord, bien des filles partaient car celles qui ne le faisaient pas étaient vues comme ingrates car elles ne contribuaient pas au revenu familial. La pression sociale pour leur départ dans les familles défavorisées est donc réelle. Elle m’explique aussi que beaucoup de ces jeunes filles sont victimes de viols et d’autres abus sexuels, et qu’elles tombent parfois enceintes à un très jeune âge, responsables d’enfants pour lesquels elles n'ont pas les moyens de subvenir. Mais, en retournant dans leur village avec un enfant sans père, leur situation sociale ne peut que se détériorer, elles seront victime d’opprobre, elles seront voire même ostracisées.
J'ai pu remarquer que de multiples réseaux se sont développés entre les kayayos, basés sur l'origine, l'âge, ou le fait qu'elles aient ou non un enfant sur le dos, probablement pour répondre à la réelle vulnérabilité auxquelles elles se placent. Les grands marchés d'Accra sont des lieux où l'on trouve beaucoup d'agressivité sociale et où beaucoup de choses peuvent arriver. Quand le marché est bondé, un petit geste passe inaperçu, et celles qui ne se sentent pas en confiance (par exemple les jeunes filles de 7 ou 8 ans) ne crieront peut-être pas "au voleur", "au viol" lorsqu'elles le devraient... Dans les grands marchés, les bousculades sont affaire très courante, normales. Or une jeune fille qui n'a pas vécu une décennie et qui tient une charge très pesante sur sa tête peut se faire renverser trop facilement. Et si une des choses qu'elle transporte se gâte dans l'accident, il n'est pas du tout évident que le client veuille toujours lui donner son pourboire.
Pour comprendre le phénomène des kayayos qui pullulent dans le marché de Médina d’Accra, il faut aussi comprendre plusieurs dynamiques structurelles socio-économiques à différentes échelles. Dans les familles pauvres des sociétés du Nord ghanéen où les femmes sont fortement marginalisées, les mères sont laissées à elles-mêmes pour répondre aux besoins de base de leurs enfants, et ce malgré que les hommes aient un meilleur accès aux moyens de production, le cas le plus général étant l’accès à la terre. Au Ghana, la femme n’a pas le droit de posséder une terre. Pour cette raison, il n’est pas surprenant de les voir envoyer leurs filles travailler en ville pour alléger leurs souffrances.
La division économique qui coupe drastiquement le pays est à la base de cette vague de migrantes infantiles. Le Nord du Ghana (Northern, Upper East et Upper West regions) est à l’image des pays sahéliens, de vastes étendues où l’on cultive des céréales et où des millions de gens vivent dans des huttes en terre sans électricité ni eau courante et où les riches ont une moto. Dans le sud du pays, la richesse est vraiment plus grande, des milliers de voitures sont prises dans des routes multi-congestionées, et on doit pouvoir compter au mois 10 000 villas de grande taille à Accra. Comme beaucoup de Ghanéens qui désirent travailler aux États-Unis, ces jeunes filles traversent le pays en quête de leur avenir vers la riveraine capitale.
Le travail des enfants est un fait culturel en Afrique, et je ne suis pas un détracteur absolu de cette pratique. Je crois que dans certaine situations où l’enfant est roi comme on le voit parfois dans la société occidentale, nous nous penchons vers l’excès. Je crois que les enfants, même âgés de moins de dix ans, peuvent participer aux tâches familiales, cela contribuant notamment à leur responsabilisation et à leur apprentissage vers le monde adulte (qui est la fonction primaire de l’école de toute façon). Mais de là à rendre l’enfant attelé quotidiennement et constamment à un travail physique éreintant et vulnérabilisant, détaché de son milieu social et exposé à toutes sortes de dangers, il y a tout un monde, et je crois qu’il faut à tout prix condamner cette pratique. De plus, je ne suis pas étonné que ce soient les jeunes filles qui soient choisies pour ces travaux malgré leur plus grande vulnérabilité. La société patriarcale ghanéenne se garde bien d’envoyer ces fils dans de si dégradantes tâches.
Une solution selon moi serait de créer des projets de formation dans les zones de la région Nord qui fournissent le plus de kayayos afin de prévenir leur départ, pour qu’elles puissent commencer à gagner leur vie si elles n’ont pas pu poursuivre leur cheminement scolaire, mais surtout que les plus jeunes puissent continuer à aller à l’école pour leur donner un minimum de chances de s’en sortir. Mais pour aller au-delà et prévenir de façon globale le phénomène, il s’agit de lancer de véritables programmes de développement pour le Nord du pays afin de combler ce déséquilibre interne qui le divise.
jeudi 22 avril 2010
La Passover chez les juifs ghanéens
Il était passé 18h, nous étions en train d’appliquer les dernières retouches sur le rapport d’annuel de Pamoja, assis dans un joli maquis du quartier Labadi, tout proche de l’imprimerie, mon collègue avec un « fanta » orange et moi sirotant une délicieuse Castle Milk Stout, excellente bière noire ghanéenne. Richard me dit de me grouiller car ce soir aura lieu le moment fort de la fête du « passover » et il me dit qu’il doit participer à la cérémonie dans sa communauté à tout prix. Nous terminons et je lui offre de le reconduire avec ma moto. Il accepte avec joie et m’invite sans attendre à venir célébrer avec lui. C’est la première fois que l’on m’invite pour la passover dans une synagogue, le fait que ça soit au Ghana est encore plus intriguant.
Nous arrivons et la nuit est complètement tombée. La musique de l’orchestre de huit musiciens, dont trois cuivres, bat son plein. Entraînante et forte, nous l’entendons du dehors alors que Richard m’entraine dans un petit cubicule comportant deux bancs intégrés permettant de s’asseoir pour mieux procéder à ses ablutions. Aussitôt rincés, mes pieds me portent vers leur « apostle », apôtre…, tout vêtu de noir, homme grisonnant de très petite taille, qui me salue rapidement. Il semble bien agité par cette soirée spéciale. Son costume contraste avec celui de l’assemblée des fidèles qui sont tous vêtu de costumes d’un blanc étincelant mis en valeur par les nombreux néons de la salle de la synagogue. Sur l’autel trône un candélabre que Richard me pointe fièrement du doigt. Plus d’une centaine de fidèles, hommes et femmes de tout âge, chantent et se déhanchent légèrement au son de la musique, le regard très sérieux porté vers l’avant, témoignant du respect qu’ils portent à leur divinité. L’atmosphère est déjà mystique car certains visages affichent un certain état second. Richard m’assoit au fond de la salle dans un confortable divan bleu, fonce sur le podium, s’accapare du micro principal, et se met à chanter. Sa voix très rythmée, perçante et un peu fausse rajoute à la scène un peu plus de ferveur. Richard est le type très sympa qui arrive toujours en retard au travail et qui, cette fois-ci, arrive en retard pour la passover. Richard n’a même pas pris le temps d’enfiler une tunique blanche comme tout un chacun. Il est le seul avec moi dans la salle à n’être pas habillé pour l’occasion…. Et ça me fait bien rigoler. Peu importe, quand il lâche ses « alléluiah », la foule s’empresse de répondre avec son sempiternel « amen ». Tout à coup, après une pause lyrique, les croyants se penchent et font une prière exactement comme le font les musulmans (je crois que c’est une ancienne prière juive), alors que les instruments continuent leur lourde mélodie très ghanéenne, que j’apprécie beaucoup d’ailleurs. Les musiciens sont talentueux, j’aime particulièrement comment la basse est intégrée dans la musique ghanéenne moderne, le highlife. On dirait qu’elle vient à contretemps, mais elle complémente plutôt à la fois et le rythme et la mélodie en en renversant l’émotion à la fin des couplets.
Je suis troublé, est-ce que ces "alléluiah" et ces prières "à la musulmane" sont de réelles pratiques juives? Est-ce plutôt un autre syncrétisme surprenant comme on en trouve dans bien d’autres pays du Sud qui se sont convertis à une des religions monothéiste mais qui n’a pas abandonné certaines pratiques appartenant au domaine de sa foi précédente. Dans cette communauté, seul un de leurs adeptes est déjà allé en Israël et aucun Rabbin n’est d’ailleurs venu leur enseigner les préceptes du judaïsme. Tout le savoir s’est transmis par internet et cela depuis plusieurs années. Non, ce ne sont pas des juifs éthiopiens, descendants de la tribu de Juda, une des douze tribus d’Israël qui peuple toujours la terre sainte, et dont les Rastas revendiquent l’ascendance. Ce sont de bons Ghanéens, d’origine ghanéenne, qui pour des raisons qui me sont inconnues, ont adopté la religion d’Abraham. Est-ce que leur pratique est très diluée ou bien est ce qui ne m’y connais pas assez en foi hébraïque? Je ne suis vraiment pas sûr!
La musique a stoppé et les prières genre « direction de la Mecque » recommencent. Tout a coup silence, la foule se tait. Quelques secondes après, comme si l’absence de bruit ne pouvait se produire dans une cérémonie si intense, un murmure envahissant emplit progressivement la pièce. Tout un chacun se lève et le murmure devient tonitruant, et chacun marmonne maintenant à haute voix et individuellement des paroles qui ne me semblent pas compréhensibles. Il parait que ce type de sons est à la mode au Ghana, on chante des mots improvisés de façon très rythmée qui ne veulent rien dire. Les tenants de ce type de vocalisation prônent l’idée que leur automatisme phonétique, faisant appel à une créativité et une spontanéité assez déstructurée, permet de mieux entrer en contact avec Dieu, et que ce dernier s’empare à ce moment de leur bouche (voir un message sur mon blogue du 11 février : transes protestantes). Je me demande si leur improvisation ne vise pas plutôt à mystifier ceux qui sont extérieurs à leur groupe. J’avoue avoir utilisé une technique plus ou moins semblable quand j’étais enfant… Pendant ce temps, deux officiants se patrouillent la salle, un armé d’un encensoir bien enfumant, et l’autre d’un seau et d’un gobelet, aspergeant généreusement les fervents juifs ghanéens et moi-même d’eau bénite, arborant à mon niveau un air un peu sadique, sans pitié.
Puis paf, tout s’arrête et un prêtre lit un passage de la Torah qui semble être une prière, s’ensuivent plusieurs « amen ». Les participriants se mettent alors à genoux et commencent à se frapper la main gauche avec l’envers de la main droite, montrant comme quoi ils se font violence, suivant le rythme de la musique qui repart. Tout un chacun a dès lors la mine serrée, évoquant des plaintes. Est-ce le moment d’expier ses pêchés, ou sont-ils en train de se remémorer les malheurs subis durant l’exode d’Égypte en direction de la terre promise? Je ne l’ai pas sû car 19h30 approchait, j’étais à l’autre bout de la ville et le couvre-feu de 20h discriminant les motocyclistes approchait. Un peu avant que je sorte, la session d’autoflagellation a cessé et mon ami a repris le micro. La joie reprend dans l’assistance! Nous nous saluons d’un clin d’œil. Je parie que demain il va me demander de revenir faire un tour à sa synagogue…..
Ce que j’ai bien aimé, c’est que je ne me suis pas senti observé négativement. L’intégration chez les juifs n’est pas affaire facile comme c’est le cas pour le christianisme et l’islam. Et pourtant, ici, tous se sont convertis. Une coopérante de passage, d’origine juive, Carole, avec son habitude douce et gentille, m’expliquait que pour se convertir au judaïsme il faut passer au travers d’un an d’études sérieuses. Moi qui croyait qu’il fallait absolument être né de mère juive, je pense que j’ai beaucoup à apprendre dans ce domaine. Mais il me semble néanmoins que la conversion de cette communauté ghanéenne ne s’est pas faite dans toutes les règles de l’art… et tant mieux, vive le judaïsme libre et ouvert!
mardi 13 avril 2010
Boti Falls
Je suis allé dimanche au Boti Falls, proche de Koforidua en compagnie de Christelle, ma nièce, comme je la présente à tout un chacun. Mais plusieurs Ghanéens éprouvent de la difficulté à croire notre lien de parenté vu le contraste manifeste en termes de pigmentation qui nous différencie. Je dois aller expliquer que Christelle est la nièce de mon épouse. Certains l'appellent de premier abord madame, pensant qu'elle est ma femme. Je vous avoue que ça me mets mal à l'aise puisqu'elle a 15 ans. Elle aussi n'apprécie pas. Si j'ai bien compris, un homme ne part pas avec sa fille pour visiter un lieu touristique... et encore moins avec sa nièce.... La différence d'âge en Afrique, surtout en milieu rural, n'est pas rare entre un homme et sa femme. Qui plus est, plusieurs "vieux blancs" sont venus gâter le terrain en se tapant de très jeunes filles, phénomène que j'ai pu observer à de nombreuses reprises en Afrique de l'Ouest. Ceux-ci ne se gênent pas de s'afficher en public, dans les restaurants, sur la rue, dans les hôtels etc.
Peu importe, on s'en fout, nous y sommes allés car Rosalie, que j'avais premièrement invitée, ne voulait pas tenter l'aventure (4 heures aller-retour de moto en route montagneuse), et je sais que Christelle aime visiter le pays.
Les Boti Falls sont deux chutes d'eau hautes de 30 mètres qui tombent gracieusement dans un étang entouré d'une immense falaise stratifiée donnant l'impression d'être dans l'ouverture d'une immense caverne. Le lieu est vraiment magnifique et vaut le déplacement.
J'ai cru un instant que nommant les chutes Boti, on avait voulu faire un jeu de mot en anglais ghanéen (dont l'accent est très fort et qui laisse entendre couramment des hallucinations auditives): Boti falls : beautyful. Mais nom, le village près des chutes s'appelle effectivement Boti!
mercredi 7 avril 2010
Plaidoyer pour repenser la planète – un coopérant s’exprime
Même si on nous montre telle ou telle avancée dans le domaine du développement de notre chère planète - du « progrès », technologique, social, scientifique ou économique - la société humaine reste toujours largement déficiente, acéphale et sans projet réellement sensé et réfléchit. Nous n’avons toujours pas su nous engager vers ce qui constituerait le développement d’un mode de régulation de la société à l’échelle du globe, et les réticences actuelles envers un tel projet me font vivre de régulières vagues de pessimisme. Les manifestations actuelles de notre inachèvement sociétal - les guerres, les atrocités, les injustices et les aberrations morales - se répètent et se multiplient à un rythme qui me rappelle vaguement celui de la croissance de notre présence sur terre. Malgré l’imprécision de ce propos, il me fait néanmoins peur. Comment se fait-il que nous soyons allés si loin dans la maîtrise de notre environnement et que nous ne soyons pas arrivés à nous comprendre nous-mêmes, à prendre en main notre inéluctable nature sociale, souvent chancelante, d’une complexité immense, à l’image de la nature elle-même, mais tellement riche en idées et en espoirs? Notre capacité d’être conscients, qui nous différencie du reste du règne animal, nous offre le potentiel d’atteindre cela. Le défi semble d’une difficulté extrême vu l’état actuel de notre monde, mais la récompense me paraît si noble qu’il en vaut l’effort.
Au-delà de ce qui reste à repenser et refaire des idéaux économiques égocentriques qui dominent encore mon pays, j’ai décidé de donner mon cœur et mon âme ailleurs, là où l’inégalité m’apparaît la plus frappante. Le séjour dans un pays du Sud ouvre de nouvelles portes et élève la conscience. Lorsque l’on prend le temps de s’imprégner de toute la richesse culturelle des sociétés au Sud, on s’étonne combien ces sociétés sont complexes, et je donne comme exemple la diversité des codes sociaux interpersonnels qui varient d’un peuple à l’autre, mais dont l’agencement est toujours subtil, pratique et profond. Cependant, une fois démystifiées les parures culturelles d’un peuple, on comprend que l’être n’est rien d’autre que lui-même d’un continent à l’autre, et qu’il partage les mêmes gammes d’émotions, et ressent surtout la même envie de vivre ensemble, au moins au niveau local.
Pourquoi ce désir, cette nécessité, ne s’est pas élevée à un niveau universel alors qu’il a atteint cependant, dans bien des cas, et à différents degrés, le stade du pays-nation depuis plusieurs centaines d’années? Il reste un immense travail à abattre pour atteindre ce stade et c’est dans ce but que je souhaite œuvrer. Nous pouvons combattre les changements climatiques qui nous menacent de près et qui commencent à nous terroriser trop tard, mais aucun avenir pour l’humanité n’est pensable sans une entente mondiale préalable. Les récentes tentatives pour contrer le réchauffement de la planète montrent clairement cela. Nous réalisons tous que la mondialisation lie les devenirs de nos sociétés de façon de plus en plus étroite, et le repli sur soi qui découle parfois de ce constat n’est souvent qu’une marque de faiblesse, d’égoïsme ou de pessimisme. C’est lorsque nous aurons bien compris nos points en communs, nos spécificités et nos divergences que nous pourrons bâtir une union réelle et durable, réalisant pleinement le potentiel social qui est en nous.
Les critiques du développement et de la coopération internationale ont fusé, et souvent avec raison. Par malheur, cela porta ombrages aux réussites et aux échanges localisés qui, dans le même domaine, ont permis de faire naître la prise de conscience, l’entente, l’espoir et la réalisation de projet déterminants. Au-delà de la multitude d’investissements enrobant bien des « coopérations unilatérales », je crois dans l’œuvre de milliers d’individus qui partent du Nord vers le Sud échanger leur connaissance et leur culture avec des communautés du Sud. Avec l’apport de coopérants, des milliers de projets au Sud ont pu prendre vie. Maintes communautés ont pu éviter des décès dus à des maladies gastro-intestinales en ayant accès à de l’eau potable provenant de forages. Des milliers de groupes de femmes rurales ont trouvé de nouveaux emplois, apportant un appui matériel certain à leurs ménages, et vivifiant leur confiance personnelle en tant qu’acteurs de leurs communautés. Des populations rurales entières ont pu améliorer leurs techniques agricoles afin d’obtenir des rendements céréaliers de plus en plus grands, participant à assurer la sécurité alimentaire de leurs communautés.
Loin du tourisme ou du voyage, où la plupart veulent transposer leur chez-soi social ou matériel dans un cadre exotique charmeur, et souvent grossièrement folklorisé, le parcours du simple coopérant, qui croit dans sa mission d’échange, lui permet de prendre le temps de donner et de recevoir réellement. Dans cette dynamique, comme dans bien d’autres, c’est généralement en donnant le maximum que l’on reçoit le plus, la gratitude étant un fait social, non pas systématique, mais néanmoins universel. J’ai pu constater une simple chose lors de mes séjours en Afrique de l’Ouest. Quand un être humain d’une culture différente apprend que l’on pense à lui et qu’on agit réellement pour lui, que l’on tente sincèrement de le comprendre, il l’apprécie. En conséquence, comme par rebond, on sent que sa conscience de notre identité et de notre culture s’élève elle-aussi, balayant les préjugés, symptômes de la méconnaissance des peuples. Ceci est un simple mais réel exemple de la conscience sociale, telle que normalement pratiquée au niveau local, élevée au niveau planétaire.
Enfin, malgré ce que je viens de dire, et ce que m’apprête à affirmer, je ne crois pas du tout que les coopérants volontaires internationaux qui interviennent sur le terrain avec intégrité à leur mission humanitaire constituent le levier décisif vers une société mondiale meilleure, unifiée. Toutefois, je crois qu’ils préparent le terrain à des échanges culturels, sociaux, économiques et politiques d’un degré beaucoup plus élevé entre les peuples.
J’affirme que le dépassement de notre intérêt national actuel constitue le point de départ du changement. Il est grand temps que le l’Est, l’Ouest, le Nord et le Sud visent une plus grande entente, et cela est impossible sans réduire massivement les injustices, l’incompréhension et l’égoïsme. Il est de notre devoir, pour la survie de notre espèce et de notre environnement, d’œuvrer à l’inclusion de tous dans le développement d’un réel projet politique porteur de continuité à très long terme. Le stade de la nation limitée au niveau des pays, construits sur des frontières d’une ère coloniale ou impérialiste qui n’ont plus leur raison d’être, comme point de départ pour l’identité, la compétition, l'anarchie sur la scène politique internationale, et en bout de ligne l’autodestruction, doit être dépassé. Soyons ambitieux. Nous devons, dès maintenant - et nous avons les moyens techniques et technologiques pour le faire - élever nos consciences pour construire le « vivre ensemble » universel, la société mondiale, la nation planétaire!
jeudi 18 mars 2010
Chefferie et décentralisation, proposition d'un article à lire
Pour votre plaisir intellectuel,
Voici un article très intéressant écrit par un diplomate français sur la chefferie traditionnelle au Ghana, qui est encore très présente et influente malgré une déviation historique de son rôle traditionnel, et les institutions décentralisées du gouvernement ghanéen. Ces deux acteurs entrent en compétition dans l'exercice du pouvoir créant une dynamique particulière où le pouvoir traditionnel, formellement amoindri, reste toujours plus populaire. Les chefferies dans les autres pays africains que j'ai visités ne sont pas aussi bien représentées ou mises en valeur, et pourtant le Ghana affiche des indices de "modernité" un peu plus élevés. Tradition et modernité se retrouvent dès lors intégrés dans une dynamique politique aux fondements contradictoires, mais en même temps, on sait bien que la contradiction est un phénomène universel, surtout dans la sphère du politique!
http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=AFCO_221_0055
mercredi 17 mars 2010
Des frontières coloniales
Un commentaire à propos d'un sujet dont vous avez peut-être déjà entendu parler : les frontières en Afrique. Depuis la période des indépendances, maints petits et grands conflits en Afrique ont lieu dans les zones frontalières où se jouxtent les pays du continent de nos premiers ancêtres. La nature même de ces actions belliqueuses trouve parfois ses sources dans la façon dont ces frontières ont été tracées. Au temps de la colonisation, après les échecs de la conférence de Berlin en 1884-1885 où les puissances européennes tentaient de s'entendre sur les règles de partage de l'Afrique, les frontières de l'Afrique actuelle commencent à se dessiner. Évidemment, au nom de la civilisation occidentale, conformément à la pensée colonialiste, les intérêts des populations indigènes ne furent pas pris en compte dans ce tracé. Des centaines de grandes zones culturelles, d'empires et de royaumes africains furent coupés en deux ou plusieurs parties. La politique anglaise de diviser pour régner fut largement appliquée, plus ou moins consciemment, et pas seulement par les Britanniques. En fait, il s’agissait davantage d'une division économique des territoires en fonction du rapport de force des puissances de l'époque.
Il en ressort que maintes frontières en Afrique ont divisé des peuples au point où ceux-ci se trouvent répartis en différentes zones géopolitiques. Les Gourmantchés de Fada N'Gourma, là où je travaillais lors de mon dernier mandat au Burkina Faso, sont majoritairement basés autour de ladite ville. Mais ils sont aussi présents depuis plusieurs siècles au Ghana, au Togo, au Bénin et au Niger. Je les ai vus moi-même au cours de ma récente tournée dans la Northern Region, et j'ai posé maintes questions à leurs vieux sages. Au Ghana, ils ont pris le nom de Bimobas, mais ils parlent pratiquement le même langage et partagent la même culture lorsque vient le temps de célébrer funérailles, engagements ou mariages.
Dans la recherche terrain que j’ai réalisée tout récemment, qui consistait en une étude de besoins et de capacités sur les ONG et associations membres de Pamoja, j’ai suivi un itinéraire longeant le Nord de la frontière togolaise et plusieurs points de la frontière burkinabée. J’ai constaté que ces frontières divisaient systématiquement les peuples frontaliers. Parmi les peuples du Ghana, les Ewe sont aussi au Togo, les Dagaras, les Mossis, les Gurunsis, les Gourmantchés sont aussi (et surtout) au Burkina. Mais là où je crois que le bat blesse, c’est que d’autres groupes ethniques se sont trouvés au centre de la division politique appliquée par les puissances coloniales, et en ont dès lors bénéficié plus que les autres. Par exemple, le groupe ethnique Akan (dont font partie les Ashantis) au Ghana, majoritaire parce que moins découpé par les frontières, semble connaître des avantages certains en matière de développement et en termes de pouvoir politique. Le même phénomène peut être aperçu au Burkina Faso dans le cas des Mossis, et au Mali dans le cas des Bambaras. Ce casse-tête producteur d’inégalités peut servir de terreau fertile pour la mauvaise graine. Dans ces trois pays où j’ai eu la chance de prendre le temps de saisir quelques éléments majeurs de la situation culturelle-politique, les ethnies minoritaires entretiennent parfois un discours revendicateur et aigri à l’encontre de l’ethnie majoritaire, sans toutefois déborder en conflit armés importants, ces pays se caractérisant par une certaine stabilité politique. Des dirigeants, armés de discours tribalistes peuvent puiser dans un tel héritage laissé par les Européens des raisons dont la légitimité peut être défendue facilement lorsqu’elles sont exposées à des populations ethniquement défavorisées. De fortes émancipations des groupes ethniques minoritaires, des politiques nationales intégratrices décentralisées, des idéaux nationalistes peuvent toutefois diminuer les chances d’apparition de « guerres tribales ». Ce qui est sûr, bien des Africains ont appris à leurs dépends les malheurs de ces guerres entre groupes culturels qui parfois cachent des fondements économiques encore plus importants, et dont trop personnes innocentes ont connu les atrocités. Au Burkina, on m’a dit maintes fois que même s’il y avait telle ou telle injustice de dimension ethnique, cela ne devait pas justifier une rébellion armée, que l’on ne doit pas tomber dans le situation qui déchire certains pays voisins. Parfois, on me dit même « qu’il faut faire pardon ». Les Burkinabés sont très fiers de la stabilité politique de leur pays, même si l’état de leur démocratie et la manière dont leur président est arrivé au pouvoir il y a plus de vingt ans de cela sont très contestables.
Les politiques de décentralisation, influencées par la Banque mondiale, ont permis de mieux répartir l’action du gouvernement dans l’ensemble du pays. Toutefois, je ne suis pas surpris de savoir qu’actuellement, les conflits au Ghana se situent dans le Nord où le niveau de développement est vraiment bas en comparaison de celui du Sud. Dans le Nord, l’électricité et les systèmes réticulaires d’eau potable se font rares, les maisons en banco sont encore légion, les routes sont presque toutes en terre, les familles sont très nombreuses, beaucoup d’enfants ont des ventres enflés, et j’en passe, alors que dans le Sud le portrait est différent. Plusieurs facteurs expliquent ces écarts de développement, le placement des capitales, la proximité de la mer, le climat, la richesse du sous-sol, les tendances culturelles, mais ce qui est sûr, c’est que cette division frontalière ethniquement injuste ne favorise pas la bonne entente en Afrique. Le développement d’un réel esprit patriote (dans la mesure où l’on considère la patrie dans les limites politiques des frontières actuelles), panafricain ou humaniste est essentiel afin d’éviter des affrontements ethniques. Or, l’Afrique en est encore à ses débuts en matière d’aventures nationalistes, et plusieurs Africains se sentent plus proche de leur ethnie que de leur pays, surtout lorsqu’on sort des villes. Dans bien des cas, l’identité se définit plus par affinité culturelle que par son affirmation nationale. La Nation représente pour plusieurs beaucoup plus l’espace politique où l’on vient se disputer les bénéfices du pouvoir, dont font partie les revenus de la coopération intergouvernementale ou multinationale, ou des taxes de l’exploitation des ressources naturelles, dans une ambiance de bonne entente quand c’est possible.
D’autres éléments rassembleurs sont présents. Un d’entre eux est sans doute l’équipe de football qui permet aux adorateurs du sport de crier haut et fort leur appartenance à leur nation. Peu importe leur appartenance ethnique, les supporteurs d'une équipe de foot se rangeront derrière leur équipe nationale sans hésitation lorsque vient de le temps de la Coupe d'Afrique des Nations (remarquez tout de suite la référence au nationalisme), ou la Coupe du Monde.
Les langues des ethnies majoritaires ont aussi un réel effet intégrateur, et ce malgré l’aspect la dimension dominatrice inhérente à ce phénomène. Par exemple, un Gourounsi (ethnie de ma belle-mère) de Bolgatanga, ville au Nord du Ghana, préférera apprendre le Twi (langue du groupe Akan du Ghana) et aller travailler à Kumasi et Accra, plutôt que d’aller à Ouagadougou qui est pourtant plus proche, où il aurait plus de chances de trouver des frères gourounsis, car ces derniers sont plus nombreux au Burkina Faso. Cela s’explique en partie par le fait surtout que le Twi s’est tranquillement imposé dans leur ville notamment par la présence de l’Administration où plusieurs fonctionnaires du groupe Akan montrent le Twi comme la langue des dirigeants en plus de parler anglais. Il faut dire qu’à Accra, la capitale, ou Kumasi, la seconde ville, la langue de communication principale est le Twi, et que l’exode rural à des fins purement économiques est encore très présent comme j’ai pu le constater en parlant à maints Ghanéens venant du Nord du pays jusqu’à Accra ou Kumasi. Notre Gurunsi aura donc plusieurs bonnes raisons d’apprendre le Twi. Il reste qu’à Accra et Kumasi, les migrants du Nord ont tendance à se rassembler dans des ghettos. Phénomène intéressant, le quartier d’Asawase à Kumasi, constitué de groupes ethniques du Nord du pays : Gurunsis, Bimobas, Talins, Walés, Dagbanis, Gonjas, à forte majorité musulmane, est le plus pauvre de la ville, et a vu le Haoussa, venant du Nigéria et du Niger, s’imposer comme langue d’échange en plus du Twi. Donc, notre Gurunsi, s’il migre vers Asawase, et s’il veut avoir tous les atouts de la communication à ses côtés, il doit connaître, en plus de sa ou ses langues natales, le twi, l’haoussa et l’anglais. Cette dimension polyglotte typique de l’Afrique n’est pas si surprenante vu le nombre impressionnant de langues toujours vivantes dans chaque pays.
J’aborderai une autre fois le problème du placement des capitales africaines qui lui aussi est assez particulier car évidemment celles-ci ont été mises en places par des Européens et ont participé largement à définir les zones stratégiques économiques des pays Africains.
Les divisions frontalières ne sont toujours pas claires dans le vieux continent. Par exemple, la frontière Burkina-Niger, au niveau de la route Ouagadougou-Niamey, se caractérise par une zone tampon, un no man’s land de 20 kilomètres de large, et dont les prétentions territoriales des pays ont empêché la définition exacte. Donc, après avoir traversé les postes frontaliers Burkinabés (police, douane et gendarmerie), il faut parcourir cette distance avant d’apercevoir les postes nigériens. Du côté de la frontière Burkina-Bénin, on voit encore la même chose car de petits conflits armés sont survenus à plusieurs reprises dans les dernières décennies. Et dans le cas de la frontière Burkina-Mali, une petite guerre a même été menée dans les années 80 à cause de prétentions frontalières. Ce genre de phénomène, à petite et parfois à grande échelle, est généralisé en Afrique. Par exemple, le cas de la République Démocratique du Congo (RDC), que je ne connais pas suffisamment bien, peut inspirer la rédaction de plusieurs livres tellement ses conflits frontaliers ont été nombreux et sanglants.
Tout récemment, le Ghana a découvert un important gisement de pétrole au large d’une mince bande de terre qui lui appartient, mais qui, lorsqu’on l’observe sur une carte géographique, s’enfonce au sein de la côte ivoirienne. Le fait que cette zone côtière soit surtout peuplée de Fantis ne changera absolument rien au fait que la Côte d’Ivoire vient d’annoncer qu’elle revendique la propriété de l’or noir qui se trouve au large des côtes ghanéennes frontalières. Je ne serais pas surpris de savoir que les réserves souterraines se situent aussi dans les eaux territoriales de la Côte d’Ivoire. J’espère seulement que les parties trouveront une solution pacifique ou que la Côte d’Ivoire ne rende pas cette affaire conflictuelle comme ce fut le cas pour de l’île de Bakassi qui causa des altercations entre le Nigéria et du Cameroun depuis le temps des indépendances. Les réserves pétrolières récemment découvertes sont évaluées à 1,8 milliards de barils, c’est-à-dire suffisantes pour exciter l’appétit du gouvernement voisin.
mardi 9 mars 2010
Les changements climatiques au Ghana
Mon homologue, Millicent Akoto, coordonnatrice de Pamoja Ghana, me disait avec malheur et nostalgie qu'auparavant, au Ghana, il y avait une saison, quand elle avait à peine dix ans, où il fallait mettre un chandail car il faisait bien frais. Hélas, aujourd'hui cette époque est révolue. Il fait trop chaud tout l'année... Je viens de commencer hier à faire de la bourbouille, des centaines de mini points de chaleurs rouges poussent sur mon épiderme, et ça pique!
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